L’histoire des expropriés pour l’implantation du CSG

Mis à jour le jeudi 5 février 2026 , par FSM

Un compte-rendu détaillé des interventions de Mme Chocho-Dufail, rédigée par notre professeur de Lettres M. J.R. :

Elle rend visibles les invisibles !

Ils connaissaient déjà le versant doré de l’histoire du Centre spatial guyanais (CSG). Mardi 3 février au matin, les élèves de quatrième et de troisième du collège Ferdinand Madeleine ont découvert sa facette sombre. Juliana Chocho-Dufail, venue présenter son livre Mémoires des expropriés de Kourou et Sinnamary, leur a raconté les familles chassées, les hameaux rayés de la carte, un patrimoine guyanais amputé. Tout cela à cause de l’installation du CSG à partir de 1965.

D’emblée, l’autrice a posé les mots justes : « Je suis une enfant expropriée, fille d’expropriés. » Puis elle a évoqué les temps heureux d’avant l’expropriation. Le diaporama projeté a donné chair à un quotidien fait de petites maisons en bois, sans eau courante ni électricité, éclairées à la bougie ou à la lampe-tempête. La cuisine était une dépendance, comme la salle de bains ; les toilettes, « un trou dans la terre ». Les familles vivaient au rythme des abattis et du manioc : éplucher, laver, râper, extraire l’eau toxique, préparer le couac. On élevait poules, canards, porcs, bœufs. « On n’avait besoin de rien acheter, sauf du sel », rappelle-t-elle, en décrivant une autosuffisance aujourd’hui difficile à imaginer.

Mais l’expropriation a détruit ce bonheur. L’autrice souligne la brutalité des méthodes : des délais intenables, des dossiers à remplir en urgence, des indemnisations jugées dérisoires, et surtout le déracinement. Les habitants doivent partir avec leurs bêtes et cette réalité n’est pas prise en compte. Avant les marques d’identification modernes, certains vendent une partie de leurs troupeaux à perte, d’autres voient des animaux s’enfuir. Les hameaux – Malmanoury, Renner, Changement, l’Anse de Sinnamary, l’Anse et la Savane de Kourou, Carouabo… – sortent peu à peu des cartes autant que des mémoires.

Tenir promesse à mon père

Au centre du récit de l’écrivaine, il y a son père, Alfred Chocho, ancien combattant, qui n’a jamais accepté l’expropriation. « Les paroles s’envolent, les écrits restent », répétait-il. Il a confié à sa fille une mission, puisqu’elle est « la seule enseignante dans la famille » : écrire, transmettre, laisser une trace. Il est mort en 2010, avant la fin du livre. Pendant le confinement, l’autrice rassemble les documents personnels, recoupe avec des témoignages, et prend une année pour écrire « en l’honneur d’Alfred Chocho ». Les archives du CSG, précise-t-elle, restaient hors d’atteinte : il fallait attendre cinquante ans pour y accéder.

Son ouvrage, rédigé à la première personne, suit quatre étapes : les temps heureux, l’expropriation (Kourou puis Sinnamary), les nouvelles implantations – notamment les cités du stade – et le devenir des communes. L’autrice n’en fait pas un essai, ni une leçon : « Je ne suis pas historienne, mais je suis passionnée de l’histoire de la Guyane. Mon objectif est d’informer le maximum de personnes. »

Édité à compte d’auteur, le livre a d’abord existé sous une forme artisanale, puis a trouvé son souffle grâce au soutien de l’entreprise Symbiose. Une réédition a ensuite été accompagnée par la CTG, et des exemplaires ont rejoint les CDI des établissements de Guyane. Juliana Chocho-Dufail évoque aussi un combat de quinze ans : obtenir, à Guyaspace Expérience (Musée interactif du CSG), un espace visible dédié aux expropriés. « Je me suis battue pour ça », dit-elle, avec la fierté calme de ceux qui n’ont pas lâché.

Ce matin-là, au collège Ferdinand Madeleine, elle n’a pas demandé que les élèves choisissent leur camp. Elle a souhaité qu’ils retiennent que, derrière les fusées, il y a des vies brisées et des noms qui refusent désormais de disparaître. Le message est passé.

(Nos remerciements à la Bibliothèque Territoriale de Prêt René Maran pour le prêt de l’exposition et des ouvrages)

Galerie d'images

Dans la même rubrique